Tandis que ses camarades se concentrent sur leurs exercices de grammaire, Kévin se cure consciencieusement l'intérieur de la narine gauche, ce qui est, vous en conviendrez, le signe d'une prééminence du cerveau droit, et montre donc une impossibilité neuro physiologique du sujet à accorder le participe passé.
Impossibilité qu'on ne retrouve par ailleurs  que chez les grands artistes et certains enseignants du secondaires que nous ne nommerons pas ici par respect pour Proctor.
Son curage accompli, Kévin s'attaque à la boulette : alors là plus de trouble déficitaire de l'attention ! Kévin est concentré sur la tâche : ni trop grosse, ni trop sèche, la boulette de morve se doit d'avoir une consistance et une légèreté telle qu'elle ira sans peine se loger dans les cheveux de Myriam trois tables plus loin. La pichenette est précise et le coup imparable, avec l'aide de Dieu et grâce à ses allergies printanières qui lui font couler l'appendice nasal, Kévin va pouvoir redécorer son amie avant la récré : moins de temps qu'il n'en faut au pachyderme de M6 pour transformer le pavillon des Bidochons en palais de "Barbie trop hype" !

Et me voilà à l'observer du fond de la classe, et la nostalgie me prends à la gorge, c'était il y a ...
Oh putain déjà ?

Nous étions en 5ème. J'étais le plus petit de la classe. Quand ils ne me jetaient pas des pierres, mes camarades m'entrainaient avec eux dans des jeux tous plus originaux les uns que les autres, un jour m'enfermant dans le local à poubelles, un autre dans les chiottes, ils m'affublaient de petits noms affectueux "connard", "lèche-cul" et surtout "sac-à-merde",( las, on n'entend plus dans les écoles fuser ces surnoms fleuris) Tel un électroaimant toujours alimenté, j'attirais le con avec une régularité dont je suis fier encore aujourd'hui.
Bien entendu ça faisait beaucoup rire les filles de la classe qui regardaient amoureusement de leurs grands yeux bovins et pubères mes tortionnaires aux boutons d'acné qui en disaient tant sur leur virilité naissante, quoiqu'à l'époque leur virilité naissante, ils pouvaient toujours se la mettre sous le bras vu qu'on n'attaquait les travaux pratiques qu'une fois le bac en poche.   

Je m'installais au fond de la classe, tant pour avoir l'air rebelle que pour n'avoir personne derrière moi, et là, comme Kévin, je sculptais mes déjections nasales avec application (mais toujours de la narine droite car j'ai la fibre logico-mathématique) rêvant de vengeances et de combats glorieux où les filles de 5ème me verraient enfin sous mon  vrai visage : pas qui s'la pête mais fier tout de même. A mes pieds, soumis et tremblants, mes adversaires imploreraient mon pardon que je leur accorderais volontiers, histoire de les humilier un peu plus. Mais ce n'était que rêveries et fantasmes...
Alors, d'une main gauche rendue habile par l'entrainement, je catapultais systématiquement mes crottes de nez sur Isabelle, qui était encore plus petite que moi, avait eu la polio et en gardait une démarche bancale et un regard profond.
Elle, j'étais sur qu'elle ne me dirait rien.
Ainsi obtins-je pour la première fois un sourire de Framboise : la fille du charcutier-traiteur qui avait hérité de ce prénom à la con d'une maman esthéticienne ayant connu les frissons des amours interdites avec un étudiant soixante-huitard lors qu'elle était en formation et qui en avait gardé en plus de chlamydias une admiration sans borne pour les prénoms fruitiers (sa sœur s'appelait Camomille)
Notre histoire n'alla malheureusement pas plus loin que ce sourire et jamais je ne pus lui effleurer les tétés.
Mais je sus ce jour-là que pour approcher Barbie sans le physique de Ken, mieux valait-il s'en prendre à Cosette...

Kévin est content, repus, il a le nez vide ! L'oxygène qui lui envahit les poumons va peut-être lui aérer les neuronnes, mais n'y croyons pas trop.
Il m'a enfin aperçu, se lève discrètement en renversant la table de son voisin et piétine deux cartables pour me rejoindre dans de nouvelles aventures rééducatives.
Sa maîtresse aussi a l'air de respirer mieux de le savoir parti pour 45 minutes.

Aujourd'hui, j'ai sorti le trampoline, on va enfin savoir si le plafond est vraiment trop bas...