Les braillements incessants de quelques morveux au teint rouge brique, agrippés à une mère larmoyante de façade (passqu'en vrai il lui tarde d'avoir enfin largué son monstre pour aller se faire réconforter la libido par l'installateur de 9 télécom tandis que son conjoint (et je pèse mes mots...) de mari poireaute consciencieusement au guichet 21 des Assedic afin de percevoir ses émoluments honnêtement gagnés sur l'autel de la sieste et de la recherche active d'un poste à hautes responsabilité aux PTT), les braillements disais-je, ont tendance à me les briser menues surtout s'ils durent.

Et là, ils durent.

Le travail, que dis-je le travail... la mission, que dis-je la mission... le sacrifice glorieux de Superrééducateur, consistant en ce début d'année à accompagner les « pov'chéris » dans leur première rentrée à l'école maternelle et ce dès leurs deux ans, le trou du cul fraichement torché et l'accident de vessie jamais loin.

L'enfant de deux ans est en effet un être totalement à part dans le règne animal qui ne s'apparente à aucun mammifère supérieur. Il s'agit d'un intestin un peu élaboré muni à ses deux extrémités d'orifices soit bruyants soit malodorants mais en aucun cas propices à la méditation transcendantale dont s'abreuvent les disciples du Dallai Lama (qui n'ont pas vraiment brillé aux JO soit dit en passant)

Le jour de la rentrée ils sont accompagnés par des utérus sur pattes, leurs hormones en avant tel l'étendard de Jehanne qui, elle au moins, sut rester pucelle, qui viennent nous montrer combien en bonne mère elles ont du mal à lâcher la septième merveille du monde en ce cloaque cacophonique qu'est la toute petite section.

La jeune instit, c'est sa première rentrée aussi, je la sens un peu fébrile, n'écoutant que mon professionnalisme, je ne me permets pas de la conseiller directement : à peine lui glissai-je : « Je pourrai pas rester longtemps, je vais juste t'aider à accueillir les parents... » et là perfide que je suis, je rajoute « Tu vas voir, on sera pas trop de deux... »

Je m'éclipse donc discrètement me faire un café car j’entends le troupeau qui se pointe au bout du couloir et je m'en voudrais de lui voler la vedette...

Quand je reviens, un petit quart d'heure plus tard le concert a commencé, il y a des braillards partout dans le couloir, quatre mamans dans la classe le kleenex à la main et le rimmel ruisselant, une grand-mère qui essaie subrepticement de repartir avec son petit fils, deux papas en larme et un autre prostré, l'Atsem court d'un mouflet à l'autre pour éviter les évasions, en jetant des regards furibonds sur la jeune maitresse qui arbore un sourire un peu figé, le regard vide en regrettant amèrement de n'avoir pas brillé au concours administratif des douanes françaises.

Me rappelant de vagues souvenirs hospitaliers, je « allons, allons » et autre « voyons, voyons » parmi les adultes présents en leur desserrant les mains des poignets de leurs marmots avant la fracture et en les poussant délicatement (vous me connaissez) mais fermement (vous me connaissez aussi) vers la sortie, je les rassure en leur affirmant qu'il est normal de souffrir un peu quand on abandonne son enfant qui jamais ne pourra plus vous regarder de la même façon, mais que, baste, c'est la vie et qu'elles ont eu le courage de les laisser aujourd'hui alors qu'elles auraient pu attendre qu'il ait six ans, âge de la scolarité obligatoire... mais qu'il est trop tard pour revenir sur sa décision, c'est fait c'est fait. Les ayant ainsi rassuré et ayant pris soin également de ramener la maitresse à l'intérieur de la classe, elle qui, coquine, avait profité du bazar pour tenter de passer inaperçue et de quitter le champ de bataille, (mais on ne la fait pas à Superrééducateur...) je rentre dans la classe et pousse un grognement d'ours... Les chiards interloqués se taisent, les plus émus se font un peu dessus, mais bon, ça c'est les risques du métier... « Les enfants, vos mamans sont parties, peut-être pour toujours, si vous voulez les revoir il va falloir obéir à la maitresse qui a l'air très gentille mais c'est juste pour rassurer vos parents ! Donc maintenant vous allez tous vous assoir aux bancs avec les mains sur les genoux comme le petit Grégoire dans son fauteuil roulant, non, sans baver, ce n'est pas nécessaire...  Allez, les enfants, soyez sages et à bientôt... »

Et là, fier du devoir accompli je m'en vais modestement, sur la pointe des pieds en songeant à tous ces petits traumatisés que je viens de me fabriquer et qui d'ici deux trois ans me permettrons de continuer mes aventures...

C'est pas beau ça ?