Du brouillard de ma mémoire précocement agacé par un alzheimer précoce puisqu'il commença dès mes 20 ans, me reviennent quelques prénoms d'anciens élèves de l'école primaire où officiaient mes parents.

Ces élèves étaient en quelque sorte des fils rouges de la communale puisqu'ils y passèrent les seize premières année d'une vie autrement remplie de vins et spiritueux divers.

A cette époque l'éducation spécialisée en était à ses balbutiements et les parents honteux cachaient leurs tarés en ville tandis qu'à la campagne où nous vivions, le légume était accueilli à l'école à l'instar de toutes les autres victimes du syndrome d'alcoolisation foetale qui formaient alors le gros du troupeau du village de  ... que je ne citerai pas pour que persiste un doute sur mon identité véritable et m'éviter ainsi les regards torves et méprisants des habitants de ...

Or donc, il arriva à Mère de garder une de ces cucurbitacées répondant si on parlait fort et lentement au nom de Yvon dans sa classe de GS-CP-CE1 jusqu'à l'âge de 12 ans, où il passa brillamment chez Père qui encadrait les CE2-CM1-CM2, là, il y resta jusqu'à ses seize ans où il rejoint la coopérative sucrière en tant que testeur de fermentation.

Yvon grandissait lentement, mais tout de même il nous dépassait tous d'au moins deux de ses têtes d'hydrocéphale. Il maîtrisait relativement bien le langage pour peu qu'il fut exclusivement composé de voyelles, mais ne semblait pas se décider à apprendre à lire et à compter au delà de un.

Son père était voleur de métier et de vocation, il circulait la nuit en mobylette avec une petite cariole et allait piller les résidences secondaires de parisiens nantis qui venaient ici respirer le bon air et la bouse en fin de semaine. Souvent, il n'allait pas plus loin que la cave et le cambriolage s'éternisant, finissait par se faire attraper par une maréchaussée finalement bienveillante qui le mettait à décuver quelques jours en taule.

Notre Yvon en profitait alors pour vivre quelques jours d'école buissonnière en attendant que Père vint le chercher par la peau du cul au taudis familial afin de le ramener sous les bons hospices de Jules Ferry convaincu de la haute et bienveillante responsabilité de l'école laïque, républicaine  gratuite et tout et tout dans l'avenir radieux de ce futur énarque, tandis que Mère priait pour le salut de son âme et essayait de le pistonner auprès du curé afin qu'il devint enfant de choeur et soit ainsi plus prés du bon dieu qui pourrait montrer un peu plus de considération envers ses ouailles surtout les simples d'esprit comme on dit dans les zécritures..

Quand son abruti de père sortait de taule, il s'empressait d'engrosser son épouse et de foutre une rouste à son rejeton pour lui apprendre le respect de l'école que lui il aurait pu avoir le certificat si on lui avait donné sa chance, mais personne avait voulu, Yvon acceptait bien volontiers les remontrances outrées du caramboleur en articulant des "hanhans" du mieux qu'il pouvait.

A l'automne, Père nous amenait aux champignons en sortie pédagogique, les élèves par groupe de quatre, la consigne simple de ne ramasser que les gros trucs avec de la mousse et pas des lamelles et interdit de faire risette aux sangliers et aux pédophiles (qui n'étaient pas à la mode alors)

Il s'installait alors les pieds dans l'eau et surveillait du coin de l'oeil son petit monde et surtout les truites qui frayaient dans le ruisseau, quand je vous dit qu'instit chez les ploucs c'était pas une sinécure...

J'étais souvent dans le groupe de Yvon, il grimpait aux arbres comme un singe et bouffait des glands pour nous faire marrer, nous, en sympathiques garçons campagnards quelque peu bourrus, on profitait d'une de ses escapades aériennes pour se barrer et se planquer, on l'observait alors qui gémissait nos prénoms désemparé qu'il était et persuadé surtout qu'il allait s'en prendre une de nous avoir perdu. Parfois on lui jetait des bâtons et des petites pierres, pas tant pour lui faire mal que pour le terrifier, il poussait alors des hurlements enchanteurs.

Pour le coup, c'est nous qui prenions une volée. Le courroux de Père se nimbait d'une juste colère : "Vous allez arrêter de l'faire chier ! Vous voyez bien qu'il est naze ! Et toi Yvon, ta gueule ! Tu fais fuir les truites !"

Ainsi au fil du courant filaient les reflets argentés que nous ne mangerions pas ce soir, Yvon et peut être nous aussi nous sentions un peu responsable de l'exode des poissons vers ce que nous pensions être la mer des sargasses à l'époque où la biologie et nous ça faisait huit...

Père levait alors son bâton, fendait la rivière séparant les eaux et nous re-traversions le Jourdain afin de retourner à l'école par les champs, en groupe de 4 solidarisés par les coups de pieds au cul salvateurs de la justice divine.

Nous rentrions en classe.