Au commencement n’était pas la nuit, au commencement n’était rien, ni noirceur ni lumière. Le commencement dura le temps qu’il faut pour qu’il se décide à ne plus être un commencement mais un début.

Alors il y eut une nuit.

Qui dura.

Dura.

Dura aussi longtemps que peut durer une nuit quand elle ignore tout du jour qui va venir.

Aussi longtemps que met la feuille morte pour atteindre le sol quand elle n’est pas encore détachée de l’arbre.

Et puis une zone plus claire apparut, là tout au fond à gauche, une tache de lumière qui faisait mal. On aurait voulut l’éteindre, fermer les yeux mais rien en partant n’avait laissé d’yeux ni interrupteur.

Alors on donna un nom à la lumière : on l’appela le mal. Et le mal s’étendit, et si la nuit resta infinie, il s’agissait bien d’un infini de plus en plus petit, rongé par le mal qui progressait en elle.

Cependant quand on regardait au plus profond de la lumière on ne la voyait plus, et quand on regardait plus attentivement on ne la voyait toujours pas… mais on n’y voyait pas la nuit non plus, en fait on n’y voyait rien… que dis-je on y voyait Rien. Il était revenu, la nuit croyait s’en être débarrassé, la lumière avait confirmé son départ, et le voilà qui regagnait du terrain.

Alors, Dieu qui est bien bon mais commençait à en avoir marre de ces conneries créa l’espace, les étoiles et soleil, les atomes et l’ADN et renvoya le Rien entre tout ça.

Le Rien était toujours là mais découpé en touts petits morceaux, quasiment rien, mais il y en avait partout.

Le reste était aussi fait de petits morceaux avec du Rien autour et du Rien encore plus petit à l’intérieur des touts petits morceaux, et ainsi de suite.

 

Depuis, on prend dans ses bras le bébé qui hurle et on lui susurre à l’oreille : « ce n’est rien… ce n’est rien… » et pourtant ce n’est pas rien : on voudrait dormir, on sait qu’on va se réveiller de mauvaise humeur, renverser son café, les yeux bouffis de sommeil, on ira au bureau fatigué, irascible… mais quand même on chantonne : « ce n’est rien… ce n’est rien. »

Et bien plus tard, sur le lit d’hôpital, aux derniers instants du cancer incurable qui ne manquera pas de me dévorer les poumons, c’est le bébé qui aura grandit qui me tiendra la main en répétant « ce n’est rien… ce n’est rien. »Que voulez-vous qu’il dise, quand il n’y a plus rien.