Imagine un peu...

 
T’as un beau p’tit cancer, genre qui te ronge de l’intérieur avec des dégâts que tu vois à l’extérieur, bon t’as maigri, t’es content, mais là on commence à te compter les côtes… Histoire de grapiller quelques jours de repos aux frais de la princesse et passqu’à 65 ans la retraite, t’aimerais juste l’atteindre, tu te pointes à l’hosto.

- -Vous vous êtes inscrit à la mairie ?

- -Ben… non ?

- -Faut d’abord passer à la mairie, elle vous indiquera l’hôpital de votre secteur, et après avec le formulaire dument rempli par vos soins (arf, c’est de l’humour hospitalier) vous viendrez faire votre admission.

-Bon, ok, tu vas voir la gargouille de la mairie, j’te le fais court mais sache que quoi que tu fasses, il te manque toujours un papier, un que t’es sur que tu l’avais pris et pis non.

Je vais pas m’attarder sur les tracasseries administratives, vu qu’en fait la santé elle vaut bien l’éducation nationale (le top étant quand tu mélanges les deux dans les établissements ‘pécialisés, là c’est vraiment rock’n roll…)

 Ça y est, t’es rentré à l’hosto, le premier truc que tu fais, c’est une évaluation, mais bon, pas un truc invasif, c’est même pas une interro et ça compte pas pour la moyenne, d’ailleurs c’est pas noté, juste si t’as bon t’a un smiley en haut à droite.

 Le premier ‘pécialiste qui t’examine ensuite il dépasse pas la porte de la chambre, juste il commente l’évaluation et te fais préciser deux trois trucs. De toute façon, il peut pas venir avant deux mois. Comme tu lui dis que quand même, c’est pas pour embêter, mais tu flippes un peu, si si, et pis genre, si tu pouvais respirer avec les deux poumons, sans vouloir abuser, ce serait bien… Il te dit qu’il va en parler en synthèse.

Une semaine ou deux plus tard, une infirmière te fait passer un mot à signer donnant l’autorisation à un deuxième ‘pécialiste de venir te voir, vu qu’il te reste l’usage de ton pied droit tu en profites pour signer à la Heinz Halwachs. (z’avez qu’à chercher sur google…)

Le deuxième ‘pécialiste, il vient vérifier que t’assumes bien ton « métier de malade » et que tu différencie bien tes difficultés et problèmes qui viennent de ta personnalité privée et la personne sociale qui est hospitalisée. Au besoin, il convoque tes parents pour leur causer de ton enfance, est-ce que tu dormais bien, tu mangeais aussi, ah bon ? des complexes, des traumas, et des scoubidous ou ou ? Il te fait signer un contrat : tu le verras une fois par semaine, 45 minutes pour jouer à la bataille avec des peluches et des marionnettes à doigts sans jamais faire intervenir le réel dans les séances, tu n’amèneras rien de l’extérieur, ni tumeur ni métastase et repartiras sans rien, ni médication, ni rémission.

Toi, tu râles un peu passque bon, t’aurais bien vu qu’on te traite comme chez le docteur House, mais c’est un vilain impérialiste, matérialiste, trukenniste… Ta tumeur, tes métastases, comprends bien que c’est des symptômes et qu’ici : ON TRAITE PAS LE SYMPTOME NOM DE DIEU ! On va quand même pas prendre le risque que d’ici 20 30 ans tu développes une dépression, voire des hémorroïdes non ? On a une déontologie, merde quoi…

Les deux mois suivants sont consacrées à des réunions d’équipe et à la constitution d’un dossier, c’est un peu compliqué de définir ta problématique parce qu’il y a beaucoup de week-end prolongés.

Après deux mois encore à se disputer l’approche la plus efficace pour te permettre d’investir les soins sans toucher à ta personnalité profonde on se décide enfin à te traiter.

Comme l’équipe a finalement choisi une approche socio-constructiviste du cancer, telle qu’énoncée par Vigotski un jour qu’il était saoul comme une queue de pelle, on décide de te mettre dans un groupe d’autres cancéreux à divers stades mais restant tous dans la même zone proximale de développement des métastases.

Et voilà.

Plus qu’à attendre que tu guérisses tout seul.

A la fin de l’année on verra si tu passes dans le pavillon d’oncologie ou en cancéro… Sauf si y a de place qu’en obstétrique.